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De passage

De passage

 

Dans son souvenir, le plus dur fut le passage de la frontière. De nuit. C’était avant les chutes. Le mur, les tours. Le monde à l’époque était  coupé en deux, les bons et les méchants, il en souriait. Il rêvait le monde d’une autre façon. Sans doute un peu d’appréhension le saisissait alors qu’il s’apprêtait à passer de l’autre côté à la rencontre de cette femme.

Rideau de fer, en effet, il avait l’impression de passer de la lumière à l’ombre, d’un occident inondé de néons et d’éclairage public à un monde gris où seule la lumière des projecteurs permettait de distinguer les blocs de béton et les rangées de fil de fer barbelé des chevaux de frise.

Il était resté au volant de sa voiture et un homme en uniforme avait pris ses papiers pour les contrôler et sans doute le ficher dans un ordinateur à écran noir. L’attente avait semblé interminable, comme si on voulait lui signifier qu’entrer en ce pays était un privilège. Tout comme on lui avait vendu au prix fort une somme d’argent locale proportionnelle à la durée de son séjour. Non échangeable, non négociable. Le prix à payer, il le savait.

Ce que la police frontalière ne savait pas, c’est qu’il avait glissé au milieu de magazines, de babioles, de sacs plastiques, quelques livres dont la lecture était interdite. Paroles d’exil. Les magazines avaient été feuilletés, des regards et quelques sourires échangés, mais ils n’avaient pas mis la main sur les livres. Qui sait sinon ce que serait devenue cette histoire ?

Deux policiers en armes s’étaient fait signe et regardaient un autocollant antimilitariste montrant une tortue à lunettes chevauchant un casque militaire et un slogan qui disait « Fuck the army ». A ce moment précis, il crut que les ennuis allaient commencer. En vérité, ce fut peut-être le contraire, et les deux hommes lui firent un sourire lui signifiant de démarrer.

 

En arrivant devant la barre d’immeuble au numéro de l’adresse qu’elle lui avait indiquée et qu’il avait trouvée non sans mal tant les rues et les immeubles se ressemblaient, il se demanda comment ils allaient se parler. Il la reconnaîtrait d’après la photo, ses grands yeux clairs et son sourire. Il avait fait le voyage en grande partie pour ça. Son visage, ces photographies noir et blanc qui donnaient à cette femme un attrait particulier. C’était avant l’Internet, le téléphone portable, le GPS, et autres gadgets qui lui semblaient épaissir la distance entre les êtres. Il aimait les rencontres, écrire, parler, et s’il était perdu, demander son chemin même dans une langue étrange à peine bafouillée lui procurait un sentiment de fraternité humaine incomparable.

Elle l’avait vu arriver, les voitures étaient rares à cette heure tardive. Elle était descendue à sa rencontre, et il avait reconnu le sourire.

« Bonjour, tu as fait bon voyage ? »

« Un peu long. Merci. Bonsoir. J’ai des choses dans le coffre. »

Elle l’aida à porter ses sacs, et ils gravirent les deux étages vers son petit appartement. Elle l’attendait et lui avait préparé à manger. Il mangea sans appétit, sachant qu’elle avait dû faire des heures de queue pour assembler ce repas.

« Je suis content de te voir. Les photos c’est bien, mais c’est pas pareil.»

« Moi aussi, je suis contente. »

Ils ne savaient pas trop quoi se dire. Pas comment s’approcher. Elle parlait assez bien le français, et son accent particulier, ses r roulés, lui donnait un charme supplémentaire. Il lui fit comprendre qu’il était fatigué de la route et qu’il préférait remettre au lendemain une conversation plus sérieuse. Enfin il était confus, peut-être un peu gêné de débarquer ainsi chez elle. Elle avait préparé le canapé, il se coucha sans même lui avoir donné le cadeau qu’il lui avait apporté.

 

Lorsqu’il se réveilla, il vit que le petit déjeuner l’attendait, elle aussi. La conversation fut un échange poli. Il se demandait s’il n’allait pas repartir. Le sentiment de gêne éprouvé la veille se mêla d’une certaine confusion, comme si la situation n’était pas naturelle. En effet, la petite annonce à l’origine de ce moment n’était pas dans l’ordre des choses. Rien n’était dans l’ordre des choses. Ni cette femme, grande, élancée, presqu’aussi grande que lui, ni cette conversation qu’il ne savait par quel bout prendre. La langue était un obstacle. En même temps, les mots sur lesquels elle butait fournissaient une occasion presque naturelle de rire. Le français est une langue difficile, parfois cocasse.

Il essayait un mélange d’allemand, d’anglais, quelques mots de russe qui semblaient l’effrayer. Elle le regardait en souriant. Elle alla chercher un album vert sur une étagère, elle l’ouvrit et s’assit à côté de lui. En ouvrant l’album sur sa cuisse, elle le tenait ainsi ouvert, à moitié sur elle et à moitié sur lui. Elle lui montra des photographies de gens heureux, de maisons à la campagne. Il devinait que c’était sa famille, son enfance. Un pays lointain rempli d’étrangers sans noms. Leurs mains s’effleurèrent, puis l’album se referma sur leur étreinte. Il l’embrassa comme si c’était la première fois qu’il embrassait une femme. Elle s’abandonnait avec violence et l’entraîna vers le canapé.

Ils n’échangèrent pas de mots, laissant aller leurs corps au langage de leurs pulsions. Il ne connaissait pas les mots de sa langue que se disent les amants, et craignait de briser le silence.

« Tu es très beau, » fit-elle.

Il ne sut quoi répondre. Il sourit. Plus que jamais il se sentait seul. Alors il la serra contre lui et regarda par-dessus son épaule la barre d’immeuble qui bouchait l’horizon. Il cherchait la forêt au-delà.

« Si on allait se promener ? » proposa-t-il.

Elle ne le savait pas, mais il était déjà parti.

Septembre 2009

 

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