Certains y vont pour l’aventure, d’autres pour la baise, tous pour l’argent. Que ce soit en Afrique ou en Afghanistan, ces opérations sont en général secrètes et « la grande muette » n’a jamais si bien porté son nom. La plupart en reviennent, peu en parlent. Je ne vais pas me gêner, j’ai mis les galons à la poubelle, avec la médaille, ainsi que la lettre de félicitations du lieutenant colonel, bourrée de fautes d’orthographe, ou dont la secrétaire n’est pas foutue d’utiliser un traitement de textes. On ne vous demande pas d’obéir aux règles de la syntaxe et aux accords, juste d’obéir.
Quand nous sommes arrivés par un vol de nuit, nous avons immédiatement étés conduits au campement. Des chambrées de trois. Les paquetages défaits, on s’est trouvé un coin à personnaliser. Trois mois c’est long, et si on ne s’intègre pas tout de suite, ça devient encore plus long. Au boulot dès le lendemain, il n’a pas fallu longtemps pour s’apercevoir qu’on manquait de tout, restrictions budgétaires…
Je ne vais pas raconter le quotidien militaire, les blessés, les IED, le major tué que nous n’avons pas pu sauver. Pour ça il y a la presse, ou internet. En revanche, le quotidien du soldat de base, c’est pas comme dans les films, les bons et les méchants, chacun essaye de se préserver, de s’intégrer, faire partie d’un groupe, plutôt que la grande famille militaire dont on vous rabâche la rengaine à grands renforts de flonflons et de cérémonies.
L’armée c’est surtout un univers de mecs. Même les femmes ont des dégaines masculines, enfin la plupart. Ça sent la sueur et la testostérone. La distraction principale c’est la musculation. Les tablettes et portables étant interdits (pas de signal repérable par l’ennemi), il reste peu de place et de temps pour utiliser les moyens de communication autorisés. La famille une fois par semaine.
Des femmes, il en a pourtant. Le personnel hospitalier surtout. En particulier Virginie, la mal nommée. Elle a dû se payer la plupart des pilotes d’hélico du pad. La blague était facile, le meilleur moyen de s’envoyer en l’air. Son homme, un paraplégique qui avait été son patient avant de pénétrer son intimité, n’aurait sans doute pas apprécié. Je ne sais pas si elle l’a quitté depuis ou repris une vie quotidienne avec lui. Qui sait ? Il y en a que ça ne dérange pas. On peut supporter ça un certain tant, après viennent les fourmis, comme dans la nouvelle de Vian. On finit par lâcher prise.
Je mentionne Vian, mais ce qui m’a le plus étonné c’est le niveau d’inculture généralisé du personnel militaire. Les cartes, la boisson, la bronzette sur le toit, ça oui. J’ai rarement vu un livre. Quelques BD, croyez-moi, Picsou… on s’évade comme on peut. Moi, j’avais amené Proust (en CDs), mais je me suis bien caché d’en faire état. De là à passer pour une tapette. Fait pas bon être homo dans l’armée française. Ni dans la société de province non plus, il n’y a pas de Marais partout. Marais j’écoutais aussi, Marin (pas de la marine !), mais ça aussi, en douce. La vraie musique de mecs c’est le rap, la mitraillette verbale, la ‘battle’ de couilles. Insupportable.
Je me demande ce qu’écoutaient les poilus autour du gramophone. Il devait bien y avoir de la musique dans les tranchées, à part les balles sifflantes. Et lorsqu’ils ont fraternisé avec l’ennemi, les rares fois, il a dû y avoir de la musique, un semblant d’échange culturel. Que dire quand on ne parle pas la même langue ? C’est comme ici. Communiquer avec les locaux est assez difficile. En plus, nous n’avons pas du tout les mêmes codes culturels. La femme est plus proche de l’animal de bât que d’un égal de l’homme. J’imagine la surprise des combattants afghans face à une GI américaine. Elles ont le privilège égalitaire de monter au front, de patrouiller avec les hommes, de ramener des souvenirs de guerre pour les générations à venir.
La seule chose qui me restera sont ces quelques lignes. Avant de tourner la page, vers la vie civile. La vie quoi.
mars 13