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Carrefour Rameau

Ce qu’elle a dû le faire chier le grand-père, à dresser sa vie comme une liste de courses qu’elle ne faisait jamais ou alors elle descendait au dernier moment chercher de quoi faire le repas, jamais bon, faut dire qu’il y avait eu la guerre et l’argument des rutabagas topinambours revenait régulièrement alors nous les jeunes on n’avait rien à dire, pas à se plaindre en tous cas, de toute façon à cette époque les enfants n’avaient pas voix au chapitre, on suivait les parents sans moufter, au risque d’en prendre une, et on trouvait ça normal, l’ordre des choses, et pas moyen de se réfugier vers un écran, un téléphone, ou autre connerie d’aujourd’hui, fallait supporter, comme le grand père qui allait se réfugier sur le balcon qui faisait l’angle du dernier étage du carrefour Rameau de cette ville de province, depuis j’ai appris à aimer le musicien mais à l’époque c’était comme un bout de bois, ou alors la fête religieuse du calendrier qu’on ne manquait pas de célébrer dans cette ville bourgeoise d’une vielle tradition catholique, avec des tas d’églises, et la cathédrale où se sont mariés mes parents sur la photo, rectangle dentelé, tout fermé le dimanche et l’ennui, rien à faire qu’à regarder passer les voitures, et au carrefour il y en avait qui venaient dans toutes les directions, pas autant qu’aujourd’hui, mais assez pour jouer à compter les dix premières rouges, ou bleues, ou alors les quatre chevaux, comme celle de mon grand père qu’il bichonnait pour les grands jours d’excursion, en Normandie ou sur les bords de Loire, enfin on passait le temps des dimanches surtout sur le balcon, c’était le seul endroit où le grand père avait le droit de fumer, des Gauloises vertes, dénicotinisées, il y avait aussi des jaunes mais je ne sais plus ce qu’elles avaient de spécial, les vertes étaient dénicotinisées, il aimait à le répéter, le mot nous fascinait, mais de la façon dont il le prononçait on comprenait que c’était une bonne chose, enfin à l’époque on ne parlait pas du cancer, ni de celui dont il est mort au cerveau à force de ruminer sa colère non dite, son manque de tendresse, ni des autres et on n’y associait pas le mot fumeur, mes parents eux ne fumaient pas et restaient à l’intérieur le plus souvent, on aimait regarder le grand père faire des ronds de fumée, et nous raconter des histoires de la guerre, mais souvent il ne disait rien, sachant que la guerre n’avait pas bonne presse à l’intérieur, mais au dehors on pouvait presque voir les bombes tomber, et les gens se précipiter aux abris, d’ailleurs il y en avait eu un en dessous de l’immeuble, quatre étages sans ascenseur, d’immenses escaliers de bois cirés, avec des paliers immenses et à mi-étage des portes dans le mur qui ouvraient sur des toilettes, on n’aimait pas y aller à cause de l’odeur, une planche avec un trou et une tirette pour évacuer dans un mystérieux nulle part, où il fallait verser un peu d’eau du broc et surtout ne pas oublier d’aller le remplir s’il devenait trop léger, nous aussi nous nous faisions légers et n’aimions pas poser nos fesses sur cette planche de bois qui avait dû en voir des paires de fesses, celle des voisins peut-être, on ne savait pas trop, mais on se dépêchait de remonter les quelques marches vers la double porte de l’appartement, pas d’œilleton ni de ganguesters comme disait le grand père, et enfin le bon air de la ville, le spectacle de la rue, avant de passer à table, au salon, les meubles étaient serrés et rendaient la pièce petite surtout s’il fallait mettre une rallonge, voire deux quand il y avait d’autres invités, mais c’était rare car la grand-mère n’aimait pas cuisiner, pas plus mal d’ailleurs car ça durait moins longtemps, et les conversations des adultes nous ennuyaient profondément, et pas question de quitter la table, ni de ne pas manger ce qu’on nous servait, je n’ai aucun souvenir de repas particulier, mais le balcon je pourrait le décrire dans ses moindres détails, la vue est gravée à tout jamais dans ma mémoire, parfois on faisait bonjour de la main aux voisins d’en face, pas tous non, seulement Mme M. et ses enfants, une veuve de guerre, toujours en noir, raccord avec les ardoises du toit, grises ou noires après la pluie, mais pas vert de gris comme les uniformes des boches, des schleus, bref des allemands détestables qui offraient des bonbons aux enfants pour les empoisonner, pas lentement comme ma grand-mère avec mon grand père, à coups de remarques acides, de repas indigestes, et je n’ose pas penser à la chambre à coucher où il nous était interdit de pénétrer, pas comme la pièce borgne où le grand père avait fait son laboratoire photographique, il y régnait des odeurs bizarres, et un capharnaüm de cartons, ma mère trouvait souvent que notre chambre était un véritable capharnaüm, elle devait aimer le mot, enfin les cartons recélaient des trésors photographiques, des plaques de verres impressionnées, hélas le grand père avait perdu l’intérêt pour la photo, et préférait alors ses souvenirs qu’il égrenait en bouffées silencieuses, loin du dedans, à quatre étages du monde et de la liberté.  

 

août 11

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