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Les fritillaires

Il y avait dans l’air comme un parfum de printemps, un mélange suave et acidulé qui semblait descendre des arbres, on aurait dit que la sève s’éventait et se laissait porter par la brise de mai. L’homme s’était assis au milieu des fritillaires, et s’amusait à compter les carreaux des damiers. Les pétales se fripaient vite au contact de ses doigts, et il les abandonnait dans le champ comme tous les souvenirs de son enfance. Il sentait la froideur du métal contre sa jambe, le révolver pesait dans sa poche.

Le champ bordait une route peu fréquentée. On y pénétrait par une barrière amovible accrochée à un poteau par une boucle en fil de fer. Rien de plus facile. Il fallait en connaître l’entrée, dissimulée de la route par une rangée de frênes. Il était venu à pieds. La voiture était restée sur le bord à quelques centaines de mètres. Des promeneurs, des habitués connaissaient l’endroit. Un merle sifflait dans la haie épaisse.

Il n’y avait pas la mer. Les yeux fermés, le visage tourné vers le ciel, il sentit passer les nuages. Il se souvint de films où le ciel en accéléré venait contredire la lenteur de l’action. Le passage du temps sur l’immuabilité du monde. Toujours le même monde pourri, pensait-il. Un monde dévoré par l’avidité, l’hypocrisie, la manipulation. Personne ne lui avait fait confiance. Pourtant son expérience parlait d’elle-même. Vingt-cinq ans de maison, des stages à n’en plus finir. Reconversion assurée.

Il se leva, fit quelques pas dans l’herbe, humant l’air comme pour se charger de cette vitalité végétale, à pleins poumons. Ou ce qu’il en restait. La tumeur avait été découverte trop tard. Lui qui n’avait jamais fumé. A quoi bon s’acharner ? Il détestait les hôpitaux, cette odeur de mort, croiser les familles, les épouses, les visiteurs chargés de fleurs…

Les épouses, les concubines, pensait-il, couleurs d’Asie dans sa mémoire. Où étaient donc les siennes ? Il avait abandonné certaines, d’autres l’avaient trahi, juste retour…Il avait passé sa vie à ne pas se retourner, à avancer vers cette cinquantaine dont il savait qu’elle ne serait pas glorieuse.

Lui revenait une image, pourquoi celle-là, photo de mariage : le photographe les avait emmenés dans un champ de céréales, de l’orge ou de l’avoine, et avait fait des clichés, de ce couple naissant qui semblait sortir d’une mer végétale en mouvement. Une photographie montrait le couple se tenant solidement par les mains, lui penché vers la gauche, elle vers la droite, dans une symétrie lourde de symboles.

Vu du ciel, le champ faisait partie d’un immense damier vert et jaune. Cadeau de mariage, baptême de l’air, il fallait bien célébrer la jeunesse et les promesses de l’avenir, les enfants, la carrière, le bonheur en somme.

Vu du champ le ciel glissait comme une traîne de mariée avançant lentement vers l’autel. Faire durer le moment, puis l’immortaliser, figer le sourire des vivants dont il ne savait pas encore combien il est éphémère.

L’endroit était parfait. Le merle se moquait, caché, deux notes, puis une. Les fritillaires, le mot lui plaisait pour cette fleur délicate, fragilité gracile, frétillement d’un pétale au moindre souffle, ne supportant pas la caresse.

 

juillet 2010

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